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« Un, deux, trois, décarbonons la formation maritime ! »

  • Photo du rédacteur: François LAMBERT
    François LAMBERT
  • 15 déc. 2025
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Introduction éditoriale – HydroContest by ENSM

La décarbonation du transport maritime ne saurait se résumer à une évolution technologique isolée. Elle engage plus largement une transformation des systèmes de formation, des compétences et des trajectoires professionnelles du secteur maritime.

Dans cet article, François Lambert propose une analyse approfondie et nuancée du rôle central de la formation maritime face aux enjeux de transition énergétique. Publié initialement par l’Institut Français de la Mer (IFM), ce texte met en lumière la responsabilité des établissements de formation, et en particulier de l’ENSM, dans l’accompagnement des mutations à l’œuvre, sans attendre une vérité technologique unique.

Cette réflexion fait pleinement écho aux ambitions d’HydroContest by ENSM, qui s’inscrit comme un espace d’expérimentation, de transmission et de dialogue entre générations, au croisement de l’ingénierie, de l’innovation et de la décarbonation du transport maritime.

Nous remercions François Lambert pour l’autorisation de republication de cet article, que nous sommes heureuses de partager ici tant il contribue à nourrir le débat et à éclairer les enjeux auxquels font face les futurs professionnels du maritime.


Article de François Lambert, publié initialement par l’Institut Français de la Mer (IFM).

Reproduction avec l’autorisation de l’auteur.

Dans la vraie vie, c’est un peu plus compliqué que dans une formule magique. Si la décarbonation est un impératif et que la formation en est une clé, il faut du temps pour changer les technologies, autant que les états d’esprits. Les incantations n’y suffiront pas. C’est vrai à l’Ecole nationale supérieure maritime (ENSM) comme ailleurs. Et la décarbonation pourrait, en théorie, ne pas être une priorité pour l’ENSM.

La première raison est liée au manque d’originalité de nos formations. Avec un brin de provocation, l’Ecole nationale supérieure maritime n’a pas à s’engager dans la décarbonation. Le but de cette école est de permettre de dispenser un savoir en ligne avec la Convention internationale sur les normes de formation des gens de mer, de délivrance des brevets et de veille (STCW). Dès lors que ce texte, revu régulièrement (la dernière fois en 2010 mais une nouvelle révision est en cours), ne prévoit pas explicitement de traiter la transition énergétique ou certains nouveaux carburants, nous n’avons pas à le prévoir dans nos programmes.

La deuxième raison est liée au temps. Les savoirs à dispenser sont très lourds et il ne saurait être question de ne pas répondre, exactement, aux demandes de la Convention. Nous nous efforçons de travailler au mieux à la formation des élèves et de préserver une certaine ergonomie dans les formations. Renforcer encore le nombre de cours reviendrait à un pari risqué qui nous différencierait des autres modes d’apprentissage qui tentent, au contraire, de réduire les heures de formation.

La troisième et dernière raison est liée à l’incertitude qui préside dans ce débat sur les technologies à venir. Le pétrole a succédé à la vapeur, la vapeur avait succédé à la voile. Tout cela dans une simplicité connue et reconnue dont on oublierait presque la part d’innovation incrémentale. Le défi est tout autre aujourd’hui et, puisque nous ne savons pas ce vers quoi on va, autant ne rien faire.

L’article pourrait se terminer laissant au rédacteur le soin de vaquer, enthousiaste, à d’autres préoccupations et donnant au lecteur un goût amer, portant à croire que la marine marchande n’évoluera donc jamais. Il faut évidemment aller plus loin.

L’ENSM a souhaité aller plus loin. Avec des formations initiales, avec des formations continues, sans attendre une vérité technologique, ni une évolution immédiate de la convention internationale dédiée. La raison de cet engagement, dont nous détaillerons les exemples en deux parties est simple : les jeunes que nous formons. L’exigence de ces jeunes est en effet nouvelle, elle est salutaire et ne peut ni ne doit être déçue. Ils sont exigeants, ils n’expriment pas toujours leur connaissance de fond et ne s’intéressent parfois que partiellement aux enjeux du moment. Mais la décarbonation fait exception. Elle est une nécessité absolue dont nous devons tous nous persuader, dépassant le positivisme béat ou le « techno solutionnisme » pour porter une réalité très concrète et pratique, dans l’intérêt général.

Tous les jeunes ont conscience, même sans l’affirmer, de la finitude du monde, du besoin de renouvellement dont nous avons à affronter, avec grandeur et servitude, l’horizon. Alors il est clair que l’ambition de la décarbonation porte aujourd’hui plus loin que la seule convention de formation des marins (I.), que cela nous invite à imaginer d’autres formations (II.) et que nous tentons, tant bien que mal, de nous projeter pour faire grandir l’Ecole.

 

I.                    Une ambition de décarbonation qui porte aujourd’hui plus loin que la STCW

 

a.      Une école d’ingénieurs et de navigation

L’ENSM est une école de navigation. Son fondement est lié à l’hydrographie ; et la connaissance de la mer et des océans, mais aussi son évolution, se sont jouées sur la technicité des navires et des enseignements dispensés. Embarquer sur des navires de plus en plus grands ou complexes, compter sur des technologies de plus en plus poussées, sans jamais oublier les équilibres qui prévalent dans la navigation maritime, c’est là le défi auquel l’ENSM prépare.

Et dans ces équilibres, il y a aujourd’hui la décarbonation. Aucune navigation ne peut envisager des mers plus sûres sans se préoccuper de la transition énergétique, sans inculquer les rudiments de l’optimisation du moteur thermiques, mais en considérant aussi les carburants du futur, ceux qui peuvent sembler être du passé mais qui s’inscrivent très directement dans l’avenir, à l’instar de la voile.

L’ensemble des formations initiales proposées à l’ENSM, qu’il s’agisse de la formation polyvalente (elle octroie un diplôme d’ingénieur), de nos formations monovalentes, au pont ou à la machine, et même de la – plus récente - formation d’ingénieur en génie maritime, sont considérées comme des formations techniques de haut niveau. Elles poussent les élèves à s’engager vers d’autres projets, souvent.

J’aime particulièrement voir nos élèves s’investir dans un domaine précis de compétence dans lequel ils n’auront pas, à l’école, trouvé entière satisfaction dans la délivrance d’un savoir académique. Je suis persuadé que c’est aussi le rôle de l’Ecole de prévoir ce type d’apprentissage complémentaire à ce qui est précisément requis.

b.      Une école dont les enseignements vivent aussi la transition énergétique

Nos enseignants ne s’y trompent pas et renforcent eux aussi leurs compétences. Nos unités d’enseignement pensées comme l’est la STCW n’épuisent pas le besoin de développement des actions de formation à la transition énergétiques.

En navigation ou en machine, les règles de l’Organisation maritime internationale sont présentées mais elles font l’objet de mises en situation précises par des travaux applicatifs, à l’instar des nombreuses séances de simulateurs. En construction exploitation sécurité, de nouvelles formes de carène sont étudiées et on mise sur les technologies de demain pour appréhender la décarbonation. En électronique, électrotechnique ou automatique, on veut faire ressortir les moyens de communication comme étant à part entière des acteurs de la transition énergétique. Ce ne sont que quelques exemples mais ils illustrent la dimension concrète et pratique de l’enseignement de la décarbonation.

Je sais également la place que peut avoir dans la formation des jeunes marins de la présence de professionnels. Les pilotes, les officiers du remorquage, les officiers de la marine marchande vivent la transition énergétique et s’appuient sur leurs expériences pour transmettre et avancer. Il s’agit pour l’ENSM d’un défi de continuer à travailler avec les acteurs de ce changement.

c.      Une école dont les élèves portent des projets forts en matière de décarbonation

Quelques exemples nous marquent plus spécifiquement. En premier lieu celui d’Hydrocontest. HydroContest by ENSM – car c’est son nouveau nom - doit devenir un rendez-vous phare dédié à l'innovation maritime durable. Conçu, comme le concours d’origine pensé par quelques passionnés autour de l’Etablissement polytechnique fédéral de Lausanne comme un véritable carrefour d’échanges, il a vocation à rassembler des étudiants, des professionnels du secteur maritime, des industriels, des startups et même le grand public. Un événement comme celui-là offre un espace unique de rencontres et de collaboration pour relever ensemble les défis d’un avenir maritime durable. 

Ce challenge doit donc rassembler des équipes étudiantes internationales, qui auront conçu, construit et piloté des navires à échelle réduite en respectant un cahier des charges rigoureux. Les équipes devront suivre un règlement strict et adhérer à une charte d’éco-conception, mettant en avant leur engagement environnemental. Les équipes s’affronteront dans différentes compétitions distinctes et présenteront un pitch relatant l’histoire de leur équipe, les particularités de leur navire, ainsi que les motivations derrière leur participation en France. Imaginé pour la fin d’année 2025, il a du être repositionné pour des raisons budgétaires en 2026.

Un autre exemple, plus confidentiel, est celui des « projets ». Nous avons à l’ENSM quantité de professeurs, souvent trop anonymes, qui portent les élèves vers des engagements concrets dont on ne saura jamais rien. Un enseignant malouin s’est fait le chantre de cette ambition, autour des « projets ». Tous les élèves du cycle d’officier chef mécanicien, la monovalence machine, sont ainsi invités à participer à la construction d’un « projet ». Cela va d’une éolienne, à une voile en passant pas une pompe ou un moteur. La ligne directrice est, quasi exclusivement, la décarbonation. On ne peut que se réjouir de cette aspiration et remercier l’enseignant qui a ouvert cette voie.

On peut d’autant plus le remercier qu’il sera à la base de l’engagement de certaines carrières. On a tous besoin de son « Monsieur Germain », c’est lui qui nous aide à devenir Jean Emmanuel Sauvée, Victorien Erussard ou Simon Bernard. C’est du moins ce que j’aime à m’imaginer.

 

d.      Une école où la recherche reste présente

L’année 2024 a été bénéfique pour l’ENSM qui a obtenu 3 nouveaux projets de recherche : SOMOS (sur la propulsion vélique auxiliaire), OVERHEAT (sur la prévention et la gestion des incendies dans le transport maritime) et NAVIRE PROPRE (sur l’évaluation de la performance des navires à propulsion hybride à l'hydrogène). Le montant total des recettes fléchées est, en 2024, de plus de 700 000 €.

Ces données peuvent avoir un caractère quelque peu technique mais elles sont une révolution pour l’ENSM. La recherche n’est pas dans l’ADN de cette Ecole. Mais on y vient, elle avance progressivement, grâce aussi à l’encadrement du projet par la Commission des titres de l’ingénieur, vers une volonté plus ferme de structurer une recherche de qualité.

La Commission de la recherche doit laisser place dans les prochains mois à un Conseil de la recherche qui nous aidera à avancer plus concrètement sur les projets portés, bien souvent en matière de décarbonation et de transition énergétique. Ils traitent de pile à combustible, de navigation aujourd’hui, et s’inscrivent résolument dans une époque où l’ENSM ne peut pas ne pas engager de démarche de recherche. Une thèse par an doit être financée et nous misons clairement sur un lien renforcé avec les entreprises, comme ce fut le cas récemment avec CMA CGM pour une thèse CIFRE portant sur le roulis paramétrique (2023, Vivien Luthy).

Plus modestement la qualité des mémoires s’amplifie, c’est indéniable, grâce à un encadrement résolu et grâce à une rigueur scientifique qui est mieux avancée que dans le passé. L’évolution du diplôme d’officier polyvalent laisse plus de temps pour la rédaction du mémoire et c’est, sans doute une donnée importante qui pourra prévaloir dans les années à venir.

II.                  Des formations nouvelles au service du maritime français

L’axe 3 du contrat d’objectifs de l’Ecole s’intitule « Soutenir l’Economie de la mer ». Les formations sont pensées dans un cadre qui ne saurait se réduire à la seule question de la formation pour la formation. Il nous faut miser sur les besoins du secteur pour construire de nouvelles offres. C’est vrai en formation continue, comme en formation initiale. Les deux premiers exemples visant à montrer comment la formation continue irrigue la formation initiale, celle-ci se renouvelant aussi pour aller vers de nouvelles ambitions.

a.      La formation vélique

L’ENSM a lancé officiellement sa formation propulsion vélique : « Navires à propulsion assistée par le vent ». Elle devait se dérouler en mai 2025 en partenariat avec différents acteurs majeurs du secteur. Quoiqu’elle ait été demandée par le secteur, elle n’a pu se dérouler, faute d’inscrits. C’est à se demander parfois si le caractère incantatoire évoqué plus haut n’est pas, parfois, la science la mieux partagée… Sans conclusions hâtive ou pessimisme notoire, une nouvelle programmation de cette formation sera proposée d’ici la fin de l’année. Elle sera un vrai test pour voir si la filière française est prête à recevoir une formation.

 

Car, consciente des défis environnementaux et de l'évolution du secteur maritime, l'ENSM a initié cette formation vélique afin d'accompagner la décarbonation du transport maritime et de répondre aux enjeux écologiques actuels. Ce choix s'inscrit dans le cadre de l'application du contrat d’objectifs et de performance, et notamment son axe 3 donc. Elle permet de consolider et d'organiser les enseignements liés au développement durable. La formation est renforcée par l’expertise de l’École Nationale de Voile et des Sports Nautiques après la signature de la convention lors des Assises de la mer 2024 visant notamment à intégrer la compétence vélique dans les programmes de l’École.

 

La formation est construite en trois objectifs :

Ø  Appréhender les risques nouveaux liés à l’utilisation de gréments et de voiles de très grandes dimensions ;

Ø  Savoir planifier une route et un voyage pour optimiser au mieux le rendement apporté par le système de propulsion vélique ;

Ø  Maitriser les différentes technologies véliques développées sur les cargos, notamment leur conduite, réglage et maintenance.

Ces cinq journées sont attendues, et l’ENSM doit mesurer sa responsabilité, celle d’être une des premières écoles au monde à proposer cette offre. Connaissance et choix des technologies, maintenance, sécurité en hauteur, routage, optimisation de polaire, choix de route, pratique du gréement rigide des Chantiers de l’Atlantique, sécurité des manœuvres et transferts à Quiberon, mais aussi pratique de l’équilibre du navire, positionnement sur le plan d’eau, choix stratégiques et routage, hydrodynamique, manœuvres de sécurité continueront de structurer cette formation en espérant répondre à un besoin du secteur.

b.      La formation hydrogène

Destinée aux personnels d’armements, aux professionnels du para maritime, aux officiers de marine marchande et aux ingénieurs, la formation s’est organisée pour la première fois en mars 2025 et une session est déjà programmée.

Ses objectifs sont les suivants :

Ø  Acquérir une compréhension approfondie de l’hydrogène et des stratégies de décarbonation dans le transport maritime, y compris les propriétés de l’hydrogène, sa production, et son utilisation comme carburant alternatif, ainsi que l’examen des autres carburants alternatifs tels que le méthanol et l’ammoniac.

Ø  Explorer en détail les réglementations internationales et les normes applicables à l’hydrogène et aux autres carburants alternatifs dans le secteur maritime, abordant les aspects de sécurité, de stockage, et de distribution.

Ø  Examiner les technologies existantes et émergentes liées à l’utilisation de l’hydrogène et d’autres carburants alternatifs, en se concentrant sur leurs avantages, inconvénients, et applications pratiques dans le cadre de la décarbonation.

Ø  Développer une compréhension des risques associés à l’usage de l’hydrogène (gazeux et liquide) et d’autres carburants alternatifs, en intégrant des stratégies pour maîtriser ces risques, grâce à l’analyse de cas d’incidents et accidents typiques.

 

c.      Et bien plus encore

Bien plus oui car ces deux exemples de formations continues pourraient être complétés par des exemples récents à l’instar de la formation sur le méthanol demandée par une compagnie maritime ou par des paris qui ont été faits, dans le passé, par l’ENSM, à l’instar du Global Wind Offshore, maintenant installé à Saint Malo, qui a cependant du mal à trouver son envol.

Mais, pour boucler la boucle de la décarbonation, il nous faut retrouver la formation initiale. Et c’est le cas. Chaque formation continue peut se décliner dans une évolution des référentiels, livrets et règlement des études. Nous avons la chance de bénéficier d’une forme de souplesse dans nos modes d’élaboration des savoirs et, dorénavant, chaque année, les référentiels sont revus et passés au crible par l’équipe de la direction des études, en lien avec la chaine pédagogique pour évoluer, conformément à l’aspiration des enseignants, des élèves voire du secteur.

Certains stages sont ainsi venus se rajouter dans les diplômes. Ils ne revêtent pas nécessairement de caractère obligatoire aux termes de la convention internationale. Certaines fois ils sont discutés ou même contestés, certaines fois au contraire promus. Les diplômes ne sauraient rester intangibles et doivent épouser la logique de la transition énergétique. Un label sur la transition énergétique de nos formations est d’ailleurs en cours de structuration et doit voir le jour durant l’année 2025/ 2026 pour mieux coller aux préoccupations de nos élèves particulièrement, à l’instar de ce qui a été initié par l’Ecole nationale des travaux publics de l’Etat.

 

Parmi les objectifs du développement durable, les problématiques liées aux enjeux environnementaux ressortent clairement. Le changement climatique (13), la préservation de la vie sous-marine et la perte de biodiversité (15) sont ainsi explicitement mentionnées et se doivent d’être suivies. C’est le cap que doit prendre Hydro 2040, cet exercice prospectif qui vient assumer une ambition plus lointaine que le contrat d’objectif s et de performance.


Élèves de l’ENSM travaillant au centre de documentation, illustrant la formation maritime et l’intégration des enjeux de décarbonation.

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